« J'ai fait la Camargue » : et si on arrêtait de ''faire'' les régions et les pays ?
Alexandre
17/1/2026
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Lecture 11 min.
''J'ai fait l'Inde", "j'ai fait la Camargue"... Cette expression s'est glissée dans notre vocabulaire comme une évidence. Pourtant, elle dit beaucoup de notre rapport au voyage. Et si nous arrêtions de "faire" les pays pour enfin les rencontrer, les explorer ?
« Alors, tu l'as faite, l'Inde ? »
Cette question, je l'entends depuis trente ans. Et depuis trente ans, elle me hérisse. Mais jusqu'à il y a quelques jours, je n'avais jamais vraiment creusé pourquoi.
C'est un édito de nos amis de Chilowé qui a tout déclenché. En lisant leur réflexion sur cette expression –"j'ai fait tel pays" – quelque chose s'est débloqué. Des souvenirs sont remontés. Des conversations entendues dans les aéroports, les gares, les auberges. Cette logique de l'accumulation que j'ai observée pendant quinze ans en Asie, et qui continue aujourd'hui.
Le texte de Chilowe a été le déclencheur. Mais le sujet me travaille depuis trois décennies. Alors j'ai eu envie de partager ma vision.
Quand le voyage devient une checklist
Je me souviens de cette conversation à Delhi, il y a trente ans. Un voyageur me racontait fièrement son périple : « Trois semaines, six pays, quinze villes. » Il sortait son carnet, me montrait sa liste. Tout y était coché, méthodiquement. L'Inde ? Cochée. Le Népal ? Coché. Comme s'il venait de terminer ses courses au supermarché.
À l'époque, j'ai souri poliment. Mais quelque chose me gênait déjà.
Comment peut-on cocher l'Inde ? Ce pays-continent, cette explosion de couleurs, de langues, de spiritualités, de contradictions ? Comment peut-on faire la Camargue, ses horizons infinis qui changent avec la lumière, ses écosystèmes fragiles qui demandent du temps pour se révéler ?
Cette manière de parler n'est pas anodine. Elle dit beaucoup de ce que le voyage est devenu pour beaucoup : une course contre la montre.
Jour de transhumance à Die, dans la vallée de la Drôme. Les cyclistes attendent de pouvoir passer, et profitent du spectacle !
Comment le voyage s'est accéléré
Pendant quinze ans, j'ai dirigé une agence de voyage en Asie, Shanti Travel. J'ai vu cette transformation s'accélérer. Dans les années 2000, l'arrivée des compagnies low-cost a tout changé. Bangkok est devenu un week-end. Marrakech, une escapade du vendredi au dimanche.
Les guides touristiques ont suivi le mouvement. « L'essentiel du Rajasthan en 7 jours. » « Le meilleur de la Thaïlande en une semaine. » Comme si un territoire millénaire pouvait se résumer à l'essentiel.
Et puis sont arrivés les smartphones. Instagram. Le besoin de prouver, immédiatement, qu'on y était. Photographier avant même de regarder. Partager avant même de ressentir. Le voyage est devenu une performance à documenter plutôt qu'une expérience à vivre.
Je ne jette la pierre à personne. J'ai moi-même posté des dizaines de couchers de soleil. Mais il y aune différence entre partager ce qu'on vit et vivre pour partager.
Dans le Crete Senesi, en Toscane, lors d'un voyage à vélo électrique
Les souvenirs qui comptent vraiment
Mes plus beaux souvenirs de voyage ne sont jamais ceux que j'avais planifiés.
C'est cette famille birmane qui m'a invité à partager leur repas au bord d'une route de montagne. On ne parlait pas la même langue, mais on a ri ensemble pendant deux heures.
C'est ce paysan de la Drôme qui m'a expliqué comment il travaillait sa terre en biodynamie, assis sur un muret, pendant que le soleil descendait sur les collines.
C'est le silence d'un plateau du Vercors à l'aube, quand la brume se lève et que le monde semble suspendu.
C'est ma fille Lhamo qui, à trois ans, s'est émerveillée devant des flamants roses en Camargue. Elle n'en avait jamais vu. Moi, j'avais traversé cette région plusieurs fois. Mais c'est elle qui m'a appris à vraiment la voir.
Ces moments-là ne se font pas. Ils se reçoivent. Ils demandent du temps, de l'attention, et surtout d'accepter que le plus beau n'est jamais prévu.
Nicolas Bouvier l'écrivait déjà dans L'Usage du Monde : « On croit qu'on va faire un voyage, mais bientôt c'est le voyage qui vous fait, ou vous défait. »
Une belle rencontre fortuite dans un buron d'Aubrac. Le voyage ou l'art de la sérendipité
Ralentir pour enfin voir
« Mais Alex, on n'a pas trois mois devant nous. On a deux semaines de vacances, on veut en profiter ! »
Je comprends. Vraiment. Mais ralentir ne veut pas dire renoncer. Cela veut dire choisir.
Choisir de parcourir 50 kilomètres à vélo plutôt que 500 en voiture. De s'arrêter dans un marché de village au lieu de foncer vers le prochain monument. De déjeuner longuement chez un vigneron qui partage sa passion plutôt que de manger un sandwich sur le parking d'une aire d'autoroute.
Sylvain Tesson, dans Sur les chemins noirs, pose cette distinction magnifique : « Marcher, c'est le contraire de faire. C'est laisser le temps passer. »
C'est exactement ça. Le voyage authentique n'est pas dans l'action frénétique, mais dans l'accueil de ce qui se présente. Dans la disponibilité à l'imprévu.
Quand on découvre la vallée de la Loire à vélo plutôt qu'en voiture, on découvre mille choses invisibles à 80km/h. Les odeurs de la terre après la pluie. Les petits chemins qui serpentent entre les vignes. Les gens qu'on croise et avec qui on échange trois mots, trois sourires.
C'est ce que nous avons voulu créer avec Chemins : des voyages qui ne se font pas, mais qui se vivent. Où le chemin compte autant que l'arrivée. Où rencontrer un apiculteur, goûter un vin nature, dormir dans une cabane perchée ne sont pas des options du catalogue, mais le cœur même de l'expérience.
Comme ce flamant rose en Camargue, le cycliste qui regarde et prend la photo prend son temps
Les gens qui font vivre les territoires
Parce que c'est peut-être là que l'expression « faire un pays » me dérange le plus : elle efface les gens.
Un territoire, ce n'est pas qu'un décor. Ce sont d'abord les personnes qui l'habitent, le façonnent, le font vivre. Les fromagers qui affinent leurs tommes depuis trois générations. Les vignerons qui ont choisi le naturel par conviction. Les artisans qui transmettent leurs savoir-faire. Les aubergistes qui vous accueillent comme si vous étiez de la famille.
Quand on traverse l'Aubrac à vélo et qu'on s'arrête dans une ferme pour écouter un éleveur raconter comment il respecte le rythme naturel de ses vaches, on n'est pas en train de « faire » l'Aubrac. On est en train de rencontrer ce plateau. De comprendre un savoir-faire. De tisser un lien.
Et ce lien-là, il reste. Il nous transforme. Il change notre regard sur le monde, sur notre propre territoire, sur notre façon de consommer, de nous déplacer, de vivre.
Ella Maillart, grande voyageuse du XXe siècle, disait : « On ne voyage pas pour voyager mais pour avoir voyagé.» Comme si le voyage se construisait après, dans la lente sédimentation des rencontres et des émotions.
Vers un autre voyage
Je ne dis pas qu'il n'y a qu'une seule bonne façon de voyager. Chacun fait comme il peut, comme il veut.
Mais je crois qu'il existe une autre voie possible. Moins frénétique. Moins extractive. Plus généreuse.
Un voyage qui prend soin des territoires qu'il traverse. Qui crée de la valeur pour les acteurs locaux plutôt que de l'extraire. Qui nous nourrit vraiment, profondément.
C'est ce qu'on appelle le voyage régénératif. Un voyage qui nous transforme positivement, et dont les habitants et les territoires tirent aussi un bénéfice réel — économique, social, culturel.
Chez Chemins, c'est notre boussole depuis le premier jour. Pour nous, le voyage ne se fait pas. Il se vit, se partage, se reçoit. Et parfois, si on lui laisse l'espace, il nous fait bien plus qu'on ne le fait.
C'est pourquoi nous créons des itinéraires qui permettent cette immersion profonde. Des échappées où les voyageurs peuvent habiter un territoire, le temps de quelques jours, et en repartir avec des souvenirs qui ne soient pas seulement visuels, mais sensoriels, émotionnels, humains.
Rencontre improbable lors d'un voyage à vélo électrique en Drôme provençale
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